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Entre force et finesse : Chrystel Alquier, l’art du paradressage

Entre force et finesse : Chrystel Alquier, l’art du paradressage
 

 

Rencontre avec Chrystel Alquier, athlète en paradressage. Elle a grandi avec l’amour des chevaux avant que sa vie ne bascule brutalement à l’âge de 22 ans, lorsqu’une méningo-encéphalomyélite la plonge dans la paraplégie. 

 

Elle choisit le sport comme moteur de résilience. Du basket-fauteuil aux Jeux Paralympiques de Londres, jusqu’à l’athlétisme de haut niveau, elle explore ses limites pour mieux les repousser. Puis, naturellement, elle est revenue vers sa passion d’enfance : l’équitation.


Comment ont évolué ta vie personnelle et ton parcours sportif ces dernières années ?

Je suis née en Aveyron, j'ai 45 ans. J'ai commencé le sport avec l'équitation parce que ma mère a toujours baigné dans les chevaux. 

Jusqu'à mes 17 ans, j'ai pratiqué l'équitation. Ensuite, j'ai passé un BTS tourisme et loisirs. 

 

Et en 2002, c'est là qu'arrive ma paraplégie, avec une myélite, une méningo-encéphalomyélite, qui est survenue le 29 janvier 2002.

Je me suis paralysée en quatre jours. À 22 ans. Et d'origine, il semblerait que c’était un virus. On ne m'en a pas dit plus, simplement :

 

“Tu vas partir en centre de rééducation après un mois d'hôpital” 

 

Aujourd’hui, je suis paralysée sous la poitrine, je n'ai aucune mobilité, j'ai juste récupéré la sensation du toucher, sur le bas, mais pas le froid et ni la mobilité. Je n’ai pas les abdos et je n’ai pas les dorsaux.

 

 

 

Comme si mon corps était coupé, sauf que j'ai la sensibilité.

J'ai passé 8 mois dans un centre d’éducation à la clinique en Haute-Garonne, pour apprendre à vivre avec le handicap. Et c'est dans les 6 mois suivant en général que l’on récupère certains éléments. Et moi, j'ai récupéré que la sensibilité.

Au centre, il y avait un animateur sportif, Jean-Louis Granzotto, qui nous prenait sous son aile. Il m'a réappris à nager, et il m'a fait découvrir le basket-fauteuil, lui était champion du monde de basket-fauteuil.

 

Jean-Louis pour nous, c'était un exemple parce qu'il était para et il vivait normalement.

 

Il fallait vraiment qu'on devienne comme lui : autonome et qu'on trouve une vie normale comme lui.

 

Il nous a donc fait découvrir et nous a appris à jouer au basket en fauteuil. Il nous amenait dans les écoles pour faire des sensibilisations.

Et là, on voyait qu'il signait des autographes, et les enfants, ils étaient ébahis.

 

Et ensuite, après 8 mois de rééducation, je suis rentrée à Rodez, chez mes parents. Et j’ai fait entre 10 et 12 ans de basket et on a été champions de France avec l’équipe de Rodez.

 

 

C’est là que j’ai été repérée lors d’un match pour participer à une sélection féminine en équipe de France. 

 

 

J'ai ensuite participé à 2 championnats d'Europe et aux JO de Londres.

Ces JO, je les ai vécus de 2 façons : humainement c'était grandiose, inoubliable. En plus, j'ai invité mes parents à la cérémonie avec ma sœur.
Et sportivement, on a fini dixième sur dix, derrière des équipes comme l'Algérie, l'Espagne... Du coup, moi qui était hyper compétitrice, c’était une déception. Puis dans l'équipe ça s'est mal passé, il y a eu des clans…Pour moi ça a été un échec alors qu'on avait une super équipe, qu'on aurait pu être en milieu de tableau.

Et sur place, j’ai découvert l'athlétisme fauteuil.
Je ne savais même pas que ça existait. Et il s'est avéré que Serge Robert, de l'équipe de France d'athlétisme fauteuil, est de Toulouse.

 

Donc, il m'a dit “viens un jour, je te ferai essayer”. Je vais chez lui, il me fait essayer. Et là, coup de cœur pour la discipline.

 

Parce que c'était un sport individuel et je ne voulais plus dépendre d'une équipe ou de quelqu'un.

 

J'ai adhéré, puis le dépassement de soi dans l’athlétisme, c’est fort.

On a fait faire un fauteuil sur mesure. Le coach de l'équipe du club d'athlétisme de Rodez, Patrice Combes, m'a pris sous son aile avec lui pendant 4 ans dans l’objectif des JO de Rio. C'était mon binôme : lui il faisait le valide, moi je faisais en fauteuil. 

J'ai fait du 200 au 5000 mètres sur piste. Puis après, j'ai fait 10 kilomètres, semi-marathon et deux fois le marathon de Toulouse, avec un record de 2h16.

 

Mais j'ai raté les sélections de Rio à deux secondes du minima français. Derrière, mon coach m'a annoncé qu'il arrêtait totalement. Et comme je faisais tout avec lui, je ne me voyais pas partir avec quelqu'un d'autre. Donc, j’ai arrêté.


Après tout ce parcours, comment s’est déroulée ta reprise en selle ?

Suite à ça, il y a une dame qui m'appelle et qui me dit : “écoute, je sais que tu as fait du cheval en valide. Moi, je passe mon diplôme d'équithérapie. Est-ce que tu veux bien être mon cobaye ?”


Je lui dis, oui. Et puis, entre-temps, ma mère, elle avait acheté un cheval à la retraite. Ma sœur, elle, s'était racheté un cheval. Ça me donnait trop envie. Je m'occupais des chevaux, mais je ne montais pas dessus. Et je me disais “quand même, il faudra qu'un jour, j'essaie”. 

Donc j'ai contacté un centre équestre La Fregiere , pas loin de chez moi, et tout de suite ils m'ont accueilli les bras ouverts et ils ont tout fait pour me mettre à cheval. 

On a installé un treuil électrique avec un harnais pour que je puisse me mettre à cheval facilement. Et il y avait une jument, Pamela, avec qui j'ai accroché. On voulait aller aux championnats de France, et on a été sélectionnées.  

Mais un mois avant le départ, elle a fait une grosse crise d'emphysème, d'asthme. Donc, on a dit non, on n'y va pas, on la met à la retraite.

Suite à ça, il y avait son fils au centre équestre qui avait la même maladie. Mais comme il n'avait peur de rien, je me suis dit “c'est peut-être le bon pour moi”. Donc je l'achète et puis, il s'est avéré que ça s'est très mal passé. 

 

Un jour, j'ai eu un accident, il m'a fait tomber. En voulant l'éviter, il m'a marché sur le dos.

Et c'est l'airbag qui m'a sauvé la vie… j'ai rien eu, j'ai eu que le gros coup de l’appui sur mon dos.


 

Portes-tu l'airbag quotidiennement ? 

 

Esthétiquement, je voulais changer, mais je n'avais pas les moyens. Donc lors des championnats, je l’ai enlevé. Et Ondine a eu une frayeur sur la piste, et vraiment, ma jument n'a pas bougé. Moi, j'ai eu de la chance.

Je me disais : “j’ai pas l’airbag, qu’est-ce qu’il va se passer ?”

 

 

Depuis, l'airbag, moi je l'ai tout le temps.


 

 

J’ai monté un autre poney, il a fait un écart et je me suis retrouvée pendue à cause des coques de sécurité, des étriers. Mon pied s'était bloqué, j'ai vu ma vie défiler. Et là, j'ai dit à la coach, “je ne le montrerai plus jamais avec des étriers.” 

Et j'ai trouvé la solution : des étriers Ophéna, qui sont aimantés et qui ont une branche en moins. Il y a des paradresseurs qui mettent des élastiques. Moi, non, il n'est pas question qu'on m'attache le pied à des étriers.

Donc je dirais :

 

 

 

Selon toi, quelles sont les mesures de sécurité indispensables par paradressage ? 

  • Le casque
  • Les étriers aimantés
  • La selle sur mesure : indispensable, surtout pour moi, sans abdos. Quand t'as les abdos, t'as tout l'équilibre. Donc, c'est pas pareil.
  • Et l'airbag. Maintenant il est hors de question que je monte sans. Là, un de mes objectifs serait d'avoir un airbag esthétique.

 

J'ai un handicap assez lourd, par rapport à d'autres. L’airbag je le conseille à tout le monde, les chevaux sont tellement imprévisibles. 

 

Et puis en fauteuil, tu ne peux pas faire d'écart.

Pour revenir au jour de l'accident avec le poulain de Pamela, c'était la veille d'un concours où je devais participer. Ce jour là, je rencontre Marie-Laure Almaida qui est actuellement ma coach.
Elle me dit : viens, moi dans mon centre équestre, le Poney Club du Connemara de Ferals, j'ai des poneys, je t'en trouverai un. Et là, elle me présente Ondine, vieux Connemara de 20 ans. Et là, ça a été le coup de cœur. 

 

On est devenues fusionnels comme jamais. Ils me l'ont confiée comme si c'était la mienne jusqu’aux championnats de France.

 

Et là, on a fini vice-championnes de France l’année dernière.

 

Je n'ai jamais autant pleuré de joie de ma vie. J'avais les larmes aux yeux parce que c'était un souvenir incroyable.


Là, depuis 1 mois, je suis propriétaire d’Aswad. Notre première rencontre, je me suis dit “ah ouais, il a l'air sympa. Il ne bouge pas.” Et là, je ne sais pas ce qu'il m'a pris dans ma tête. J'ai dit à ma coach : “ne bouge pas. Je vais chercher ma culotte d'éducation dans la voiture. Je me change dans le box. Il faut que je monte. Il faut qu'on me mette dessus.”
 

Ma coach m’a dit : “mais ça ne va pas, tu ne vas pas le monter avant moi”.

 

Je monte, il ne bouge pas. J'ai dit : “Vous y croyez ? Déjà ça, c'est incroyable.” Je n'ai pas peur dessus. Je trotte un peu, puis je descends. Et là, à pied, coup de cœur. Comme s'il avait toujours vécu avec moi, avec le fauteuil. 


 

Tu as des objectifs sportifs avec ton poney actuel ?

 

 

Déjà voir si on va être en osmose, parce que je sais que niveau équilibre, ça va être un peu compliqué.

Et moi, mon objectif, c'est de faire changer les juges d'avis sur les poneys. J’ai espoir d'aller en amateur et de faire changer la mentalité française. Aux JO de Paris, il y a bien une Australienne qui a débarqué en paradressage avec un poney.

J'aimerais bien aussi aller à Lamotte le plus tôt possible. Mon rêve, c'est d'aller jusqu'au niveau amateur.

 

J’ai besoin de faire des concours, sans parler des résultats, ça me fait avancer. J'ai besoin de progresser en équitation. Pour moi, rien n'est acquis.


 

Cette complicité avec ton cheval compte énormément en paradressage, non ?

 

Encore plus avec le handicap. En paradressage c'est très fin comme équitation. Donc déjà, il faut que ton coach travaille le poney en fonction de ton handicap. Surtout moi, au trot, je suis projetée en arrière. Donc, le poney doit accepter la position.

 

Je passe beaucoup de temps à pied avec eux, à les chouchouter. C'est là où tu crées la relation. Et puis vraiment, je recherche le vrai amour mutuel.


 

 

Parles nous de l’importance de ton entourage dans ces moments ?

J’ai des partenaires fidèles. Et sur les réseaux sociaux, je n'ai jamais eu de haters.
Grâce à ça, je reçois des messages forts.

Un jour, une dame m'a envoyé un message : grâce à toi, je me lève de mon lit le matin, parce que moi aussi j'ai une maladie.

Ça me pousse à écrire mon autobiographie. Je me dis que si j'arrive à donner de la force via les réseaux, un livre, ça peut aussi aider d'autres personnes.

 

Et puis on est beaucoup plus entourés vu qu'on est pas autonomes : t'as forcément ton coach, puis quelqu'un qui groom enfin tu as besoin d'aide.

Comprendre les grades en paradressage :

En para-dressage, les grades (du 1 au 5) servent à classer les cavaliers selon leur niveau de handicap, afin qu’ils puissent concourir équitablement avec des exigences techniques adaptées à leurs capacités physiques et sensorielles.

 

Grade 1 : C’est le niveau où les limitations physiques sont les plus importantes : mobilité très réduite du tronc et des membres. Les reprises se déroulent au pas uniquement, et se concentrent sur la régularité, la direction et la connexion avec le cheval.

 

 

Grade 2 : Présentent une mobilité plus étendue, mais restent limités au niveau du tronc ou des jambes. Les reprises incluent du pas et du trot, mais sans galop. On y évalue la symétrie, la souplesse et la capacité du cavalier à maintenir une posture stable et un contact constant.

 

Grade 3 : Les cavaliers ont des limitations plus modérées sur un ou plusieurs membres, ou une déficience visuelle moyenne. Les reprises incluent du pas, du trot et un peu de galop. La complexité des figures augmente (transitions, cercles, changements d’allure) tout en restant adaptée à la mobilité du cavalier.

 

 

Grade 4 : Un handicap physique plus léger ou une déficience visuelle partielle. Les reprises se déroulent aux trois allures et incluent des figures plus techniques : épaules en dedans, contre-galop, transitions précises.

 

Grade 5 : C’est le grade où les limitations sont les plus légères. Les cavaliers ont souvent une déficience d’un membre ou une perte légère de coordination. Les reprises sont très proches du niveau amateur/élite en dressage : trot allongé, appuyers, galop rassemblé…

 


 

Est-ce que tu veux parler de ton association, la mettre en avant dans cet article ? 

 

J’ai créé une association pour promouvoir le para dressage et m'aider financièrement. Je fais des interventions dans les écoles, dans les entreprises contre un don parce que je sensibilise les gens. 

 

Je propose des vêtements, des tapis personnalisés : les gens passent en direct avec moi et j'ai une brodeuse qui me brode les commandes au sur mesure.


 

 

Parmi toutes tes victoires, qu’elles soient sportives ou humaines, laquelle t’a le plus marquée ?

 

 

 

C'est la victoire aux championnats de France avec Ondine : je n'ai jamais autant pleuré. Je sais tout le travail qu'on a fait derrière, le plus beau, pour moi, c'est même pas la victoire, c'est le chemin pour y arriver. 

 

 

 

 

Et puis quand on me dit sur les photos, “on ne voit pas ton handicap”, alors ça, c'est la plus belle victoire. 

 

 

 

 

 

C'est fort quand t'entends ça t'es fière de toi, tu te dis t'as réussi à cacher ton handicap alors que t'as pas d'abdos, t'as pas de dorsaux. C'est puissant.

 

 

 

 

 

 

J'ai un parcours de vie un peu extraordinaire. Le fauteuil, c'est la chance de ma vie. Moi, je suis contente de ce qui m'est arrivé. J'ai fait mon deuil de mon handicap, grâce à Jean-Louis, grâce au sport. Le plus important c’est l’entourage, mes amis, ma famille ne m'ont jamais lâchée. Et moi, je remercie tous les gens qui m'entourent parce que c'est grâce à eux que je peux vivre tout ça.

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